L’épilation féminine

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         J’ai écrit ce texte dans le cadre de mes études : nous avions pour consigne d’écrire un court essai dans le style des Mythologies de Roland Barthes, dénonçant un phénomène de société de notre choix. Cet écrit aurait donc été légèrement différent dans sa forme si je n’avais pas été soumise à cette contrainte stylistique, mais son fond reflète mon opinion sur cette question faussement futile de l’épilation.

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illustration par Adèle Labo

        A en croire la campagne de Veet pour ses bandes de cire dépilatoire, une femme poilue ne serait pas une femme. On peut voir dans cette publicité controversée une femme dans sa vie quotidienne, se transformant soudainement en homme barbu et bedonnant quand elle dévoile ses aisselles poilues. La femme moderne serait donc glabre ?C’est en tout cas que que nous montre la publicité, véritable trésor mythologique. On peut visionner par exemple un clip d’une femme se rasant les jambe ; seulement (c’est étonnant !) ses jambes sont dénuées de poils avant même qu’elle y passe le rasoir. Rasoir qui n’est d’ailleurs pas la seule méthode d’épilation : pince à épiler, cires et crèmes dépilatoires, épilateur électrique, lumière pulsées, laser… Des méthodes de plus en plus perfectionnées pour éliminer efficacement et durablement le poil. Pourtant, nous sommes tous nés avec des poils, hommes et femmes, de tous temps et de toutes cultures.Les poils possèdent en outre une fonction primaire : barrière protégeant notre organisme des agressions extérieures et filtrant les sons et odeurs, ils assurent également l’équilibre de l’hydratation cutanée. Malgré cela nous sommes poussés à les retirer, et cela est d’autant plus vrai pour les femmes : à l’exception de quelques publicités pour les rasoirs on ne voit que peu d’injonctions à l’épilation masculine, tandis que l’épilation féminine constitue un véritable marketing.

        Qu’est-ce que cela montre ? Ceci : la société actuelle diabolise le poil, elle méprise et refuse cet élément naturel qui va à l’encontre des canons de beauté féminins actuels. La société promeut (elle impose, même) une image de la femme lisse, douce, pure gominée. Il suffit de regarder les affiches publicitaires : on y voit des femmes retouchées, plastique parfaite, sourire étincelant, chevelure brillante et disciplinée. Rien ne dépasse. La pilosité quand à elle renvoie à nos origines primitives, à notre côté bestial et sexuel. Elle est aussi le signe de la maturité sexuelle : en tant que caractère sexuel secondaire, elle se développe lors de la puberté. Soumise aux hormones, elle pousse de manière naturelle, incontrôlable et parfois anarchique. En somme, elle représente tout ce que la société actuelle annihile : une production désordonnée du corps humain, un renvoi à nos origines et à notre identité sexuelle inconsciente. Ces idées de contrôle et de sexualité sont d’autant plus probantes quand on parle des femmes, tant la société patriarcale cherche à les contrôler et à brider leur sexualité (soyons honnêtes).

        Il est intéressant d’entendre « pilosité » au sens large du terme, et de distinguer sa perception selon les différentes zones corporelles. Les cheveux, les cils et les sourcils sont les seuls poils à être littéralement mis en valeur par les femmes : elles coiffent soigneusement leurs cheveux, maquillent leurs cils pour les faire ressortir et dessinent leurs sourcils selon la tendance en vogue (car oui, il y a bien une mode du sourcil : après le trait ultra fin à la Loanna des années 2000, on assiste au renouveau du sourcil épais et fourni à la Kylie Jenner). Ces poils sont des symboles de féminité. A l’inverse, les poils qu’on pourrait qualifier de corporels sont bien plus mal vus chez la femme (bras, jambes…). Quand au pubis, la norme semble être à l’épilation intégrale (mode véhiculée par la pornographie), et pour les zones comme les mains, le ventre ou le dos (c’est à dire toutes les zones où les humains ont naturellement un duvet), il semble exclu qu’une femme puisse y être très poilue. Je parlais juste avant de caractère sexuel secondaire : remarquons justement que les poils se développant à la puberté chez les femmes (pubis, aisselles) sont éradiqués, alors que chez les hommes (torse, barbe) ils sont plutôt valorisés.

         Le poil est comme une mauvaise herbe : on l’arrache et aussitôt il repousse. C’est pour cela qu’on voit se développer des techniques dîtes « d’épilation définitive », qui promettent de débarrasser l’épiderme de ce vilain envahisseur en quelques séances. Il ne s’agit même plus de cacher le poil : on veut le détruire, le faire disparaître. La crème attaque et dissous le poil, la cire le capture pour arracher son bulbe, le laser neutralise la mélanine du poil et l’élimine à la racine. Ces pratiques, il faut bien le dire, sont douloureuses, chronophages et coûteuses. Elles font pourtant partie du quotidien de la plupart des femmes. Pourquoi donc ? Car on ne leur laisse pas vraiment le choix. Les petites filles sont conditionnées dès l’enfance : leurs poupées, la publicité, toutes les images qu’on leur propose sont imberbes. L’idée est ancrée dans la tête des femmes que le poil, c’est sale, que la beauté c’est d’être glabre. On se conforme donc à ce diktat sans même avoir le loisir de s’interroger sur le sujet. En ai-je vraiment envie ? Pour qui je m’épile, pour moi ou pour plaire aux autres ? C’est une pression, qui devient même une honte. Fais donc un effort, prend un peu soin de toi ! Avec une telle pilosité tu ne trouvera jamais d’amant. Imagine ce que les gens pensent de toi ! On véhicule une image faussée du corps féminin impeccable et lisse. Comble de l’ironie, les marques de produit dépilatoires, qui, nous l’avons vu, sont bien décapants, promettent une peu « apaisée et douce » après utilisation.

        Il y a dans cette question de l’épilation une dimension sociale et même politique. On dit des femmes qui gardent leurs poils (car il y en a, fort heureusement) qu’elles le font comme revendication de leurs droits sur leur corps, qu’elles se le ré-approprient pour défier l’ordre établi. Mais force est de constater qu’il semble exclu qu’une femme puisse simplement ne pas s’épiler sans penser aux conventions, et qu’elle est simplement à l’aise avec ses poils. Même quand on cherche à l’ignorer, le diktat demeure : gardez vos poils si vous le désirez, mais gardez bien à l’esprit le dogme que vous transgressez ; et ne venez pas vous plaindre si l’on reproche de faire ce que vous voulez de votre corps.


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2 commentaires sur « L’épilation féminine »

  1. Très intéressant cet article ! Je ne sais pas vraiment quoi penser de l’épilation, c’est un sujet dont on parle beaucoup en ce moment… Je suis contente de voir qu’il y a un mouvement de femmes qui ne s’épilent plus aujourd’hui, cela montre une certaine évolution de notre société, un désir de changement et de rébellion, quelque part. Pour ma part, je m’épile les jambes et les aisselles, je trouve ça plus esthétique et plus agréable. Il y a donc à la fois l’envie de plaire aux autres, car justement notre société nous a inculqué que des jambes sans poils étaient plus esthétiques et parce que nous jugeons cela plus agréable pour nos éventuels partenaires sexuels aussi, mais aussi incontestablement une envie de se plaire à soi (et c’est pour cela que je n’envisage pas d’arrêter de m’épiler). En revanche, pour ce qui est du maillot, je ne trouve pas ça plus esthétique (ni forcément plus agréable d’ailleurs), de l’avoir épilé (du moins intégralement). Au contraire, je trouve ça bien plus féminin d’y laisser les poils, sans j’ai l’impression de revenir dix ans en arrière aha… Et sur ce point je pense que contrairement à ce qu’on croit, les hommes ne sont pas forcément fan d’un pubis sans poils ! c’est quelque chose qui m’a étonné parce que depuis qu’on est petite, on nous fait comprendre que ce n’est presque pas correct d’en avoir sur cette zone de notre corps, c’est du moins le ressenti que j’ai !

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    1. Merci ! Assez étrangement, j’ai toujours eu un rapport assez apaisé avec mes poils, ils ne m’ont jamais réellement dérangée ni complexé. J’épile les zones que j’ai envie d’épiler quand j’ai envie de les épiler (même si la peur du regar des autres constitue encore un frein : je n’ai désormais plus de problème à sortir en débardeur quand je n’ai pas eu le temps de me raser les aisselles, en revanche je n’ose toujours pas sortir mes jambettes poilues en short….). Dans tous les cas, je m’épile (ou pas) pour MOI dans la plupart des cas. Parce que je me sens bien dans mon corps de cette façon. J’essaye d’avoir un rapport a la pilosité le plus apaisé possible et j’en parle parfois avec mes amies (dont certaines sont vraiment dans l’idée que le poil c’est interdit) et certaines m’ont dit que mon propos les avait fait remettre en question ce choix imposé de retirer ses poils, ça m’a fait plaisir !
      je suis entiérement d’accord avec ce que tu dis sur l’épilation du pubis !

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